La newsletter, N° 6 (em francês, Guerir.fr, 04/2005)

Chers Lectrices et chers Lecteurs,

Je profite d’un voyage en train en Allemagne où je fais en ce moment une série de présentations sur Guérir pour vous tenir au courant de récents développements en ce qui concerne la méthode EMDR de traitement des traumatismes psychiques. Vous savez sans doute que je pratique et enseigne la méthode EMDR depuis la fin des années 90, et suis aujourd’hui président de l’Association EMDR-France qui regroupe les « praticiens EMDR » formés selon les standards imposés par l’Association Européenne.

Ø Le livre de Francine Shapiro – qui est à l’origine de la thérapie EMDR — écrit pour le grand public vient d’être traduit en français et publié par les Editions du Seuil. C’est un livre remarquable, à la fois pour sa clarté, mais aussi pour son humanité et le plaisir de lecture qu’il apporte. J’ai écrit la préface, et je vous la mets ci-dessous en espérant qu’elle vous donnera envie d’aller plus loin.

Ø D’autre part, plusieurs d’entre vous m’ont posé des questions au sujet d’un article dans le Canard Enchaîné de la dernière semaine de mars. Cet article met en cause une action récente de l’Association EMDR-France contre un éditeur peu scrupuleux qui cherche à utiliser à des fins purement commerciales la renommée récemment acquise par la méthode EMDR sans respecter les standards de qualité et de protection des patients mis en avant par l’Association.

Nous leur avons demandé de ne pas utiliser le nom de la méthode dans leur titre mais ils ont refusés en nous disant « faites nous un procès, ça nous fera de la publicité ! ». La profession de psychothérapeute n’est pas réglementée en France, et n’est pas soumise à des standards professionnels de qualité (comme celle de médecin, ou de psychologue clinicien). Tant que ce ne sera pas le cas, il sera indispensable de protéger la garantie de qualité et de sécurité pour les patients que représente le label « méthode EMDR » et donc d’empêcher qu’il soit utilisé à tort et à travers par des personnes qui ne respectent pas les mêmes standards.

J’ai écrit une réponse en ce sens au Canard Enchaîné, qui explique nos raisons. Elle ne sera sans doute pas publiée alors je voulais partager ces raisons avec vous directement. Ma lettre est donc ci-dessous.

Ø Enfin, en Février, notre ministre de la Santé a déclaré publiquement qu’il ne croyait pas à l’évaluation scientifique des méthodes de psychothérapie. Je suis scandalisé par cette attitude. La souffrance psychologique et largement aussi réelle que la souffrance physique. Viendrait il à l’idée de qui que ce soit de renoncer à l’évaluation des traitements pour la douleur physique ?

J’ai écrit une chronique dans Psychologies Magazine (numéro d’avril 2005) sur ce thème, que je voudrais aussi partager avec vous. C’est la dernière partie de cette Newsletter.

Je serais ravi d’avoir vos réactions sur ces différents sujets. Vous pouvez me les exprimer dans vos messages à [email protected] ou bien échanger vos vues sur le forum du site qui continue – à ma grande satisfaction – d’être très animé.

Amicalement,

Préface au Livre « Des yeux pour Guerir » de Francine Shapiro (Le Seuil, avril 2005)

Toute l’élégance et la force de l’EMDR, nouvelle méthode de traitements des traumatismes psychiques, tient à la rapidité avec laquelle nous voyons les patients se libérer du poids de la honte, de la tristesse, ou de la rage avec lequel ils vivaient depuis des années.

Dans ce premier livre traduit en Français de Francine Shapiro, celle qui a fondé cette méthode, nous fait revivre l’excitation intellectuelle de sa découverte et surtout l’émotion profonde qui accompagne les séances d’EMDR. A travers chaque cas, on comprend un peu mieux les aspects de cette approche unique : l’impératif humaniste (j’ai envie de dire de la « gentillesse ») dans le traitement de toute personne blessée par la vie ; la nécessité de l’aider à retrouver sa propre capacité « d’auto guérison », de la guider vers sa propre force de vie, et l’importance du corps et de ses sensations dans la guérison de l’esprit. Certaines scènes sont si émouvantes qu’on a l’impression de lire un roman. Pourtant, tous ceux qui ont pratiqué l’EMDR ont vécu des séances comparables et ils savent que la douleur de leurs patients n’a rien de fictif.

Francine Shapiro résume parfaitement sa découverte dans ces pages : « Quand ’une femme est violée, elle peut être en état de choc, elle peut trembler, saigner, mais avec les soins médicaux appropriés son corps peut guérir en quelques semaines. C’est ce à quoi on s’attend. L’esprit peut, lui aussi, être en état de choc après un viol et peut forcer la victime à revivre indéfiniment l’agression. Mais avec les soins psychologiques appropriés, l’esprit peut guérir au même rythme que le corps. »

A ce qui ne fut qu’une intuition au départ, contraire à tous les enseignements académiques, elle devait consacrer toute sa vie et son énergie. Personne ne mesure l’épreuve de la solitude du précurseur que fut Francine Shapiro, l’entêtement et la patience qu’il lui fallut ajouter à l’enthousiasme pour en venir à conclure et chasser le doute permanent ; l’effort qu’imposait à une scientifique le souci de convaincre sans brusquer, de transmettre sans omettre le moindre détail; l’usure des heures qu’elle a consacré à “soigner” les futurs soignants.

Le caractère de l’auteur qui se dégage de cette lecture correspond à ce qu’elle est en réalité : une « grande dame », imposante à la fois par la façon qu’elle à de se tenir si droite, la force rassurante de sa présence, l’intelligence de son regard et de sa pensée analytique, et son incroyable capacité à se soucier des autres. On retrouve fréquemment ces caractéristiques chez les fondateurs charismatiques d’une nouvelle école de psychothérapie. Après vingt ans passés dans les grandes universités Canadiennes et Américaines, lorsque j’ai rencontré Francine Shapiro, je me méfiais plutôt de ce charisme ; il n’était pas habituel dans les milieux scientifiques que je fréquentais. Mais, en suivant la formation à l’EMDR à laquelle elle m’avait invité, puis en lisant ses travaux, et, par la suite, au cours de nos conversations, pas une fois Francine Shapiro ne m’est apparue comme autre chose qu’une « chercheuse », au sens où nous l’étions tous. Au fil des années, elle a toujours insisté pour que sa « découverte » soit soumise à l’appréciation de ses pairs, elle a toujours été prête à remettre en question et à réviser ses hypothèses, souvent plus que la plupart de mes collègues universitaires ou de mes confrères psychiatres ou psychanalystes.

Pour un psychiatre, la découverte de l’EMDR est sans aucun doute l’événement le plus déconcertant – et peut-être le plus significatif – depuis l’avènement de la psychanalyse il y a cent ans et celui des antidépresseurs il y a cinquante ans.

Déconcertant parce qu’il est presque impossible, pour un médecin ou un thérapeute formé de façon classique, d’accepter l’idée que de faire bouger les yeux à un patient qui évoque les scènes les plus douloureuses de sa vie, - un viol qu’il a subi ou la mort d’un enfant - puisse soulager sa douleur de quelque manière que ce soit. L’idée elle-même semble saugrenue, voire contraire à l’éthique professionnelle de quelqu’un dont le devoir est de soigner par des moyens plus appropriés ou reconnus. Et pourtant, il existe désormais pas moins de dix-huit études contrôlées démontrant l’efficacité de l’EMDR dans le traitement des états de stress post-traumatique, y compris les deuils traumatiques. En 2004, des évaluations indépendantes faites par de sociétés savantes comme l’INSERM en France [1] ou l’American Psychiatric Association aux Etats-Unis [2] ont classifié l’EMDR comme un traitement efficace pour les états de stress post-traumatiques.

Déconcertant aussi, parce que ce que décrivent les thérapeutes qui pratiquent l’EMDR est à la fois extrêmement familier et parfaitement incongru. On parle de travail de deuil accompli, de souvenirs traumatiques « digérés », de transformation de l’image de soi – des phénomènes décrits de façon classique en psychanalyse – mais ici il s’agit seulement de quelques séances !

Déconcertant enfin parce que malgré l’abondance de preuves en ce qui concerne l’efficacité du traitement EMDR, ses mécanismes d’action restent mal compris. S’agit il du mécanisme qui réorganise la mémoire pendant les rêves (pendant lesquels les yeux bougent de droite à gauche derrière les paupières closes) et permet aux émotions douloureuses de s’exprimer puis de disparaitre [3] ? Ou d’une orientation soudaine de l’attention qui change les battements du cœur et toute la physiologie du corps facilitant par là même une réduction de l’anxiété [4], ou encore d’un état de conscience comparable à celui de la méditation pendant laquelle on peut à la fois souffrir et s’observer souffrir et, grâce à cela, voir fondre la douleur progressivement [5] ?

Mais c’est précisément parce que l’EMDR nous déconcerte qu’elle ouvre un champ nouveau et vaste sur la relation entre le cerveau et la douleur psychique, et, surtout, sur le potentiel de guérison qui existe en chacun de nous. C’est en cela que cette découverte est si significative.

Un jour, bien avant que l’efficacité de l’EMDR ne soit encore largement acceptée, je profitais d’une conférence à Washington pour demander — avec beaucoup d’hésitation par peur de son jugement– à un des plus grands chercheurs américains sur le traumatisme psychique ce qu’il pensait de l’EMDR et de Francine Shapiro. Il me regarda intensément, comme s’il hésitait lui aussi, ne sachant pas s’il pouvait me dire ce qu’il pensait vraiment. Puis, en baissant un peu la voix, comme s’il ne voulait pas risquer de choquer nos confrères qui passaient à proximité, il me dit : « si vous voulez savoir ce que je pense vraiment, je crois qu’elle a découvert ce que nous cherchons tous depuis cinquante ans. Je crois qu’elle mérite le prix Nobel ! »

Devant le coucher de soleil sur les falaises du pacifique dans le petit village de Sea Ranch, au nord de San Francisco, Francine Shapiro concluait une semaine de travail avec une équipe de formateurs en EMDR venus de différentes régions d’Amérique. « Je me suis longtemps sentie obligée de protéger l’EMDR contre les attaques qui auraient pu l’empêcher d’être évaluée et de servir à ceux qui en avaient besoin. Je me battais comme une mère se bat pour protéger son enfant encore fragile. Aujourd’hui, je n’ai plus les ambitions d’une mère mais celles d’une grand-mère. J’ai fait le plus gros de mon travail, et c’est à l’EMDR et à vous de battre de vos propres ailes, et de voir jusqu’où tout cela peut aller.» En écrivant ce livre, c’est dans les mains du public, dans vos mains à vous, que Francine Shapiro à voulu aussi mettre l’EMDR. Afin que chacun puisse juger s’il peut y trouver ce dont il peut avoir besoin, pour guérir.

Certains éléments de cette préface ont été publiés au préalable dans la préface du premier livre en Français entièrement consacré à l’EMDR : « EMDR – une révolution thérapeutique » par le psychanalyste Jacques Roques, Vice-Président de l’Association EDMR-France.

1. INSERM, Psychothérapie : Trois approches évaluées, INSERM-Unité-d’Evaluation-et-d’Expertise-Collective, Editor. 2004, Institut-National-de-la-Santé-et-de-la-Recherche-Médicale-France: Paris, France.

2. American-Psychiatric-Association, Guidelines for the Psychiatric Treatment of Acute Stress Disorder and Posttraumatic Stress Disorder, R. Ursano and Workgroup-on-ASD-and-PTSD, Editors. 2004, American Psychiatric Association: Washington.

3. Stickgold, R., EMDR: A putative neurobiological mechanism. Journal of Clinical Psychology, 2002. 58: p. 61-75.

4. MacCulloch, M.J. and A.L. Barrowcliff. The de-arousal model of Eye-Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR), Part I: A theoretical perspective on EMDR. in EMDR Europe 2nd Annual Conference: EMDR innovations in theory and practice. 2001. London, UK.

5. Servan-Schreiber, D., Eye-Movement Desensitization and Reprocessing: Is Psychiatry missing the point? Psychiatric Times, 2000. 17(7): p. 36-40.

Lettre Au Canard Enchaîné

Le 31 décembre 2004 et le 15 mars 2005, l’association EMDR-France a envoyé deux lettres aux Éditions Grancher pour demander qu’elles renoncent à l’utilisation à des fins commerciales du nom de la marque déposée « EMDR » dans le titre d’un livre qu’elles s’apprêtaient à publier.

Il est inhabituel qu’une association de thérapeutes s’oppose à l’utilisation du nom de la méthode qu’elle recommande. Il peut aussi paraître inhabituel d’avoir recours à la protection d’une marque déposée lorsqu’il s’agit d’une méthode de traitement médical. Les raisons de notre opposition sont simples.

L’Association Européenne d’EMDR (dont fait partie l’Association EMDR-France que je préside) s’est donnée pour mission d’assurer la qualité de l’enseignement et de l’application de la méthode EMDR pour la protection des patients en France.

La thérapie EMDR est une méthode complexe dont les effets sont puissants et qui, comme tous les traitements efficaces en médecine, peut avoir des effets négatifs lorsqu’elle est mal utilisée.

Contrairement à la cardiologie ou la chirurgie, qui ne peuvent être pratiquées que par des personnes ayant obtenu un diplôme de médecin et suivi une formation adéquate, la profession de psychothérapeute n’est pas actuellement réglementée. Pour éviter que n’importe qui se déclare « thérapeute EMDR » sans être formé adéquatement à la psychothérapie ou à la méthode EMDR, il est indispensable de réglementer l’utilisation du nom de la méthode. C’est la seule façon de protéger les patients futurs et la réputation des praticiens EMDR légitimes.

Dans ce but, l’Association Européenne impose des critères très stricts d’admission dans les formations à la méthode EMDR (seuls les psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes ayant obtenu le certificat Européen de psychothérapie sont admis dans les formations), et des standards élevés de qualification des formateurs et superviseurs dont la formation et la validation prennent plusieurs années. Ce sont ces standards qui sont protégés par la « marque EMDR » et défendus par l’association EMDR-France qui donne une garantie de qualité et de sérieux aux patients.

A fin de protéger la libre circulation des idées et l’exploration universitaire des nouvelles méthodes de traitement, les universités et les facultés de médecine, sont par contre libres de présenter, utiliser et d’enseigner la méthode EMDR. De fait, elle est enseignée à Nantes dans le cadre d’un diplôme universitaire par des psychiatres qui ne font pas partie de l’Association européenne EMDR et ce sans aucune action de notre part.

Au cours de plusieurs conversations avec l’éditeur et avec le Dr. Dumonteil, j’ai encouragé l’auteur à publier un livre sur son expérience de la pratique de la méthode EMDR, comme il serait parfaitement légitime qu’elle le fasse sur toute méthode qui lui semble importante et utile pour ses patients.

Ce à quoi nous nous sommes opposés c’est uniquement à l’utilisation du nom de la méthode EMDR «dans un but purement commercial » dans le titre d’un prétendu manuel, contenant de surcroît des erreurs, publié dans une collection « d’initiation dans les domaines de l’ésotérisme » dont la réputation n’est pas à la hauteur de l’importance de la méthode pour la médecine de demain.

Lettre au Ministre de la Santé (Chronique de Psychologies Magazine – Avril 2005)

Monsieur le ministre, ne méprisez pas la souffrance des patients !

Une récente déclaration de notre ministre de la Santé m’a rappelé pourquoi, il y a vingt ans, j’ai quitté ma faculté de médecine parisienne pour poursuivre mes études au Canada puis aux Etats-Unis.

J’étais simple externe dans un hôpital lorsqu’une jeune femme s’est présentée, souffrant d’une douleur violente à la hanche que personne n’expliquait. Intrigué, je dénichai à la bibliothèque de l’hôpital un article américain qui montrait que les infections profondes de la hanche étaient difficiles à diagnostiquer. Les tests sanguins étaient souvent négatifs et, en cas de doute, il ne fallait pas hésiter à faire une biopsie.

Sous l’excitation de cette découverte, j’apportai mon article au professeur de médecine, chef du service. Mais il n’eut qu’une moue de dédain et me rétorqua : « Monsieur, nous pratiquions déjà la médecine ici, à Paris, quand l’Amérique n’était encore qu’une bande d’Indiens qui courraient tout nus dans les champs. Alors rentrez chez vous avec vos études américaines et ne prétendez pas m’apprendre mon métier ! »

Quand, plus tard, la jeune chef de clinique du service finit par faire faire une biopsie, comme le préconisait l’étude américaine, elle trouva l’infection profonde, et le traitement antibiotique put enfin commencer. Moi, je choisis d’aller apprendre la médecine ailleurs. Voir un être humain souffrir inutilement est déjà douloureux. Mais le voir souffrir parce que son médecin méprise les preuves scientifiques et l’opinion de ses pairs est inacceptable. Ce qui nous ramène à notre ministre.

L’histoire est simple et nous concerne tous. En 2001, deux grandes associations, l’Unafam (Union nationale des amis et familles des malades psychiques) et la Fnapsy (Fédération nationale des associations de patients et ex-patients « psy »), obtenaient du ministre de la Santé Bernard Kouchner que l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) mette sur pied un comité d’experts pour évaluer les différentes formes de psychothérapie. Si j’ai des attaques d’anxiété, si je suis déprimé, faut-il que je fasse du cri primal ou du rebirth ? Ou vaut-il mieux que je fasse une psychanalyse ? une thérapie cognitivo-comportementale ?

Après le Royaume-Uni, les pays scandinaves et les Etats-Unis, la France, enfin, décidait d’évaluer comment soigner au mieux ceux qui souffrent de douleurs émotionnelles. Ce comité d’experts était composé de psychiatres, de psychologues et d’un psychanalyste. Il a auditionné des représentants des différentes écoles de thérapie. Il a passé en revue un millier d’articles scientifiques.

Il avait été pris comme seule règle de passer au crible les preuves scientifiques pour déterminer « ce qui marche » (1). Or ce qui marche en matière de psychothérapie est très simple à mesurer. Exactement comme pour un antibiotique, c’est ce qui permet au patient d’être soulagé et évite que les symptômes ne reviennent après la fin du traitement.

Le rapport de l’Inserm ne fut pas entièrement favorable à la thérapie psychanalytique. Son efficacité n’était validée que contre un trouble sur les seize étudiés. Les thérapies familiales, elles, avaient une efficacité prouvée contre cinq syndromes. Le rapport concluait à une efficacité prouvée des thérapies cognitives et comportementales dans quinze syndromes sur seize.

Avec ce travail remarquable de l’Inserm, la psychothérapie en France se mettait enfin au diapason de la médecine moderne, qui se veut « fondée sur des preuves » plutôt que sur des théories, aussi séduisantes soient-elles.

Pourtant, notre ministre de la Santé actuel, Philippe Douste-Blazy, n’a-t-il pas déclaré, sans autre raison apparente que de plaire à une assemblée de psychanalystes et de personnalités culturelles, que ce rapport serait retiré du site Internet du ministère. « Vous n’en entendrez plus parler ! » a-t-il promis le 5 février, à Paris. A la suite de quoi, dans les pages du Monde, une historienne respectée, mais qui n’est ni médecin ni psychologue, se félicita que l’on abandonne ainsi l’idée de « mesurer ou expertiser l’angoisse, le désir, le sexe, l’intime, comme on décrirait un état pathologique lié à une maladie organique » (2).

Comme si la souffrance des émotions était moins « réelle » que celle du corps… Lacan, lui, était bien plus lucide en déclarant qu’il fallait renoncer à l’idée de guérison en psychanalyse, et en précisant que celle-ci, lorsqu’elle survenait, ne pouvait être qu’« un bénéfice de surcroît ». On ne peut pas reprocher à la psychanalyse de ne pas guérir si ce n’est pas son objet. Elle a bien d’autres intérêts. Ce qui est inacceptable, en revanche, ce sont les psychanalystes qui prétendent d’un côté que leur méthode est capable de soigner, et qui, de l’autre, refusent qu’on évalue leurs résultats.

Dans une très belle lettre, outragée, qui a été envoyée à toute la presse française, la présidente d’une association de patients souffrant d’anxiété a rappelé le travers des faux médecins dont se moquait déjà Molière : « L’essentiel est que la théorie soit respectée ; si le malade sent de grandes douleurs, c’est fort bien fait, et si son état empire, c’est signe que le remède opère. » (3) C’est dans le même esprit que l’on jette aujourd’hui à la corbeille un rapport scientifique gênant…

Comme Annie Gruyer, je préfère croire à la France de Molière et à son attachement à la réalité. Je ne doute pas que la vérité scientifique l’emportera, comme toujours. Mais, en attendant, il y a tous ceux qui risquent de continuer à souffrir inutilement. Au nom de quoi, Monsieur le ministre ?

1- Psychothérapie : trois approches évaluées - expertise collective (O. Canceil, J. Cottraux, B. Falissard, M. Flament, J. Miermont, J. Swendsen, M. Teherani, J.-M. Thurin), 568 pages, Inserm 2004. Une synthèse de 63 pages est disponible sur www.inserm.fr

2- Elisabeth Roudinesco, « La fin d’une évaluation », Le Monde, 14 février 2005.

3- Annie Gruyer, « Notre souffrance vaut bien une évaluation », communiqué de presse du 15 février 2005. La présidente de l’association de patients Médiagora Paris y citait Le Médecin malgré lui, acte II, scène 4.